L’école doit-elle développer le plein potentiel des enfants?

Empruntée à la psychologie pop et à l’industrie (« potentiel industriel »), l’expression « développer son plein potentiel » est aujourd’hui omniprésente dans le discours sur l’éducation.

Lors de l’assermentation des ministres, le premier ministre déclarait à RDI : le gouvernement s’engage à tout mettre en oeuvre pour « permettre à chaque enfant de développer son plein potentiel ». Son ministre de l’Éducation a depuis maintes fois répété la formule. Quel parent, quel enseignant, quel citoyen oseraient critiquer cet objectif ? Cela dit, quelle vision du rôle de l’école se cache derrière ce lieu commun répété comme un mantra ?

Chaque enfant naît avec le même potentiel de développement et la capacité d’apprendre. Dès sa naissance, l’enfant met à l’épreuve ses structures mentales, ses fonctions perceptives et motrices, ses facultés langagières dans son milieu, par ses interactions avec les autres (principalement sa famille, puis ses pairs, en garderie par exemple). Ces diverses expériences façonnent son développement et font en sorte que chacun se développe d’une manière et à des rythmes différents dans chacun des domaines de sa personnalité. Les enfants entrent donc à l’école avec des expériences variées d’interaction sociale.

Instruire et éduquer

Dans la lignée des idéaux d’équité et de justice sociale de la Révolution tranquille, l’école a la mission d’accueillir tous les enfants et de mettre en place les meilleures conditions possible pour favoriser le développement de chacun. Pour réaliser cette mission, l’école a un mandat qui lui est propre : instruire. Comme institution, elle doit transmettre aux élèves un corps de connaissances fondamentales issues des différents champs de l’expérience et du savoir humain, connaissances qui leur permettent de comprendre le monde, de se forger une opinion sur ses grands enjeux. L’instruction devient alors un facteur d’émancipation. L’école doit aussi éduquer, mais différemment de la famille et des autres institutions sociales. Éduquer les élèves, c’est-à-dire leur permettre de s’approprier des valeurs civiques qui fondent l’exercice de la citoyenneté pour une démocratie réelle. De ce point de vue, si l’école doit « permettre à chaque enfant de développer son potentiel », cet idéal doit être mis en équilibre avec des finalités plus collectives de l’éducation fondées sur la responsabilité dans la transmission culturelle.

Un déséquilibre

On peut se demander si l’expression maintes fois reprise par le ministre de l’Éducation relève de cette vision des deux mandats de l’école. En effet, sous ses dehors consensuels, cette insistance sur le « plein potentiel de chacun » introduit un déséquilibre dans la façon d’appréhender la spécificité de l’école : elle est trop centrée sur les désirs de l’individu et sur son unicité, pas assez sur ce qui nous rend semblables ; elle met trop de poids sur les épaules de l’individu dont on survalorise l’autonomie et qui doit se construire en toute indépendance d’autrui ; elle n’insiste pas assez sur les interactions qui nous humanisent et sur notre responsabilité commune à l’égard des institutions collectives ; enfin, elle dévalorise les savoirs du tronc commun (qui peuvent être appris en une demi-journée de classe, libérant l’autre pour des apprentissages spécialisés : arts martiaux, danse, musique, soccer). Cela a des répercussions sur le sort fait à l’école publique, devenue un marché concurrentiel du privé, faisant des parents des consommateurs à la recherche du programme qui siérait parfaitement à la passion de leur enfant de 12 ans.

De plus, insister exclusivement sur le « plein potentiel » de chacun comporte une dérive pernicieuse qui consiste à faire porter tous les efforts éducatifs sur la seule valorisation de l’excellence (on aura même bientôt un Institut national d’excellence en éducation !). Enfin, cette expression s’accommode très bien du courant managérial du système scolaire qui en trafique le sens pour le rapporter à une optimisation des personnes et assimile l’éducation à une offre de services. On développe maintenant l’élève comme on développe une ressource ou une entreprise. Ainsi, le diplôme et l’excellence des résultats scolaires sont considérés comme du capital monnayable permettant à l’individu de devenir plus concurrentiel par rapport aux autres dans la course au prestige social et à la richesse.

Le choix des mots n’est jamais innocent. Au printemps, nous inviterons le ministre de l’Éducation à débattre publiquement avec le collectif Debout pour l’école ! de la mission spécifique de l’école publique, de ce qu’il entend par « développer le plein potentiel de chaque élève » et des mesures à prendre pour contrer les dérives du système scolaire.

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Texte pour Le Devoir par Suzanne-G. Chartrand, Jean Danis et Maurice Tardif, membres de Debout pour l’école !

Photo: Photo: Frederick Florin/AFP